mercredi 23 décembre 2015

Attentats – gestion de la peur



Attentats – gestion de la peur
Docteur Florian Ferreri
Maître de Conférences des Universités - Praticien Hospitalier - Hôpital Saint-Antoine, Paris
Que faut-il surveiller chez les personnes qui ont été victimes des attentats et la population en général ?
Alors nous sommes maintenant à quelques jours des attentats, qu’est-ce qu’il faut surveiller chez les personnes qui ont été victimes ou des témoins proches des attentats ? Il faut repérer les signes de détresse psychologique, notamment des manifestations anxieuses, des reviviscences, c'est-à-dire se rappeler la scène mais de façon très vivide, avec éventuellement des mouvements automatiques, ce que les personnes ont fait sur la scène et peuvent le reproduire et le vivre à l’identique et être traumatisées comme si l’évènement venait de se reproduire. On doit aussi surveiller des phénomènes d’hyper vigilance : la personne est en hyper éveil, va regarder / être attentive au moindre bruit, à la moindre situation, sursauter et cette hypervigilance peut entrainer des comportements de colère, d’irritabilité qui sont difficilement compréhensibles par l’entourage, qui essaye pourtant de les aider. Et puis il faut également essayer de repérer les conduites d’évitement, c'est-à-dire que la personne va essayer d’éviter les situations, soit qui lui rappellent directement la scène traumatisante, soit les situations dans laquelle elle pourrait se sentir en danger.
D’ailleurs on sait que les conduites d’évitement et les reviviscences sont très handicapantes au quotidien.
Pour les personnes qui ont été marquées par les évènements mais qui n’ont pas été directement concernées, il s’agit de repérer les personnes qui vont vivre différemment : c'est-à-dire qui vont avoir la crainte de faire certaines choses, éventuellement se replier sur elles-mêmes et qui vont finalement perdre leurs activités et là il faut les inciter à verbaliser sur ce qui s’est passé et à verbaliser surtout les émotions qu’elles ressentent pour essayer de les aider à sortir de cet isolement lié à cette crainte.
Que peut-on recommander aux personnes qui sont en difficulté psychologique ?
La première chose simple est de les inciter à verbaliser ce qui s’est passé, à la fois la scène mais aussi ce qu’ils ont ressenti lors de la scène. Alors, verbaliser avec des professionnels (médecin traitant, psychiatre, psychologue), mais surtout avec leur entourage, amical, professionnel, pour essayer de reprendre le cours de la vie, et de remettre un peu en perspective ce qu’il s’est passé.
On peut aussi encourager les personnes à faire attention à leur hygiène de vie, à leur alimentation et sommeil et si possible reprendre leur activité physique surtout si elles l’avaient interrompue.
Et si ces moyens simples ne suffisent pas, ne pas hésiter à prescrire des traitements anxiolytiques, ponctuellement, pour apaiser les symptômes des personnes.
Quelles sont les personnes à risque de développer un stress posttraumatique après un évènement traumatique ?
Il y a déjà le contexte de l’évènement traumatique, c'est-à-dire, est-ce que la situation dans laquelle les personnes ont été saisies : est-ce que cette situation a suscité l’effroi ? Est-ce que la personne a eu la peur de mourir ou pas du tout ? Il y a également la scène en elle-même : est-ce qu’elle a été impressionnante ou pas ? Et est-ce que des personnes proches ont pu être victimes de cette scène ? Ça c’est vraiment pour le traumatisme en lui-même.
Et puis, il y a les caractéristiques personnels : on a déjà vécu personnellement des traumatismes, est-ce que l’on souffre d’anxiété, de dépression, est-ce que l’on est isolé, est-ce qu’on a un travail, est-ce qu’on a d’autres difficultés par ailleurs....Ce sont d’autres facteurs qui peuvent être importants.
Et puis, il y a comment on a réagi juste après le traumatisme : est-ce qu’on est resté bien organisé, bien lucide sur la scène, ou est-ce qu’on a été complètement perdu (on ne savait plus où on était, qui on était), est-ce que le corps s’est mis en éveil, notamment la tension artérielle, les palpitations cardiaques ont-elles été majeures ?
Ce sont des facteurs de risque de développer un état de stress post-traumatiques.
Quels sont les moyens techniques mis en place pour aider les personnes victimes d’un évènement traumatique ?
Il y a d’une part, l’espace d’écoute qui est créé. Alors on a parlé des cellules d’urgence médico-psychologiques, mais il n’y pas que ces cellules qui permettent d’avoir cet espace-là, c'est-à-dire permettre aux personnes de verbaliser ce qu’il s’est passé, et repérer les personnes qui ne verbalisent pas et leur signaler qu’elles peuvent le faire à un autre moment. Si cette verbalisation ne suffit pas, on va proposer éventuellement des traitements anxiolytiques, en évitant les benzodiazépines ; on est plus sur les antihistaminiques dans la classe médicamenteuse. Et si un stress post-traumatique apparaît quand même malgré ces mesures préventives alors il y a des techniques spécifiques qui vont être proposées, notamment des techniques cognitivo-comportementales spécifiques de la prise en charge des traumatismes.
Existe-t-il des thérapies très spécifiques des états de stress posttraumatique
?
Effectivement, il y a une technique qui s’appelle l’EMDR, qui est une sorte de thérapie cognitive dans laquelle on va demander au sujet de se rappeler l’évènement en lui faisant faire des mouvements oculaires répétés, avec dans l’idée de séparer la mémoire en tant que telle de l’émotion qui y est rapportée, puisque l’on sait que ce qui est très invalidant dans les états de stress post-traumatique c’est de revivre la scène à l’identique de ce qui a eu lieu le jour J.
Donc cette technique a pour but de désensibiliser le système des émotions et de garder que le souvenir sans émotion attachée.
Est-il normal d’aller bien ou de ne pas se sentir particulièrement éprouvé après un tel évènement ?
Oui, c’est normal : cela fait partie des réactions de stress adaptées ; on peut tout à fait gérer ce type d’évènements là...Mais savoir que, ce n’est pas parce qu’on va bien maintenant qu’on ira toujours bien. Il peut y avoir chez certaines personnes, une réactivation de certains phénomènes, des flashs back qui peuvent revenir ou des conduites d’évitement qui peuvent apparaître à distance, et si c’est le cas, il suffira de bien prévenir son médecin traitant ou son spécialiste pour être aidé à ce moment-là.

Références bibliographiques :
Crocq L . Les traumatismes psychiques de guerre. Paris. Odile Jacob 1999
Diagnostic and statistical manual for mental disorders. Fifth edition, 2013 : traduction française sous la direction de JD Guelfi et al? Washington DC : Masson 2015
Kessler RC, Sonnega A, Bromet E, Hughes M, Nelson CB. Posttraumatic stress disorder in the National Comorbidity Survey? Arch Gen Psychiatry.1995 Dec ; 52(12)
: 1048-60. Guelfi J-D, Rouillon F et coll Manuel de psychiatrie.
Ferreri F, Peretti C-S. Pathologies psychotraumatiques secondaires à des traumatismes majeurs. Stress aigu et états de stress post traumatique. Paris :
Masson 2007. Psychotraumatismes : prise en charge et traitement.
Birmes P, Brunet A. Entités cliniques immédiates et post immédiates prédictives du développement d’un trouble de stress post traumatique ; in Vaiva G. Lebigot F,
Ducrocq F, Goudemand G. Paris : Masson 2005 ; 34-9
Vaiva G, Lebigot F, Ducrocq F, M G. Psycho-traumatisme : prise en charge et traitements. Paris : Masson 2005

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